2ème jour

Grandeur et Misère du pays de cocagne

Le Pays de cocagne est une fable largement répandue en Europe au Moyen Age.

 

"Pieter Brueghel 1567 Le Pays de Cocagne"

Dans ce pays merveilleux et imaginaire l'utopie règne.

Pays lointain et difficile d'accès souvent une île, "à 3 lieues au delà de Noël (dixit le poète allemand Hans Sachs) ou à plus de millante milles de Florence par Boccace".

"Plus tu dors, plus tu gagnes"!

C'est l'abondance, les rondes festives dont les mouvements sont rythmés par les aliments permettent de manger à tout heure; tout est comestible.

"La Reine du pays de Cocagne" critique de Caherine de Médicis comparée à un tube digestif!

Il s'agit d'une invention médiévale  mais on en trouve des traces dans les récits bibliques (l'Eden et le merveilleux chrétien avec les miracles du pain et du vin) et les mythes de l'Antiquité avec la fontaine de Jouvence et la corne d'abondance. Mythe de l'âge d'or.

Ainsi dans les comédies grecques (cf les bêtes de Cratès) les dialogues évoquent des terres semblables au pays de cocagne..."les alouettes tombent rôties dans la bouche...des rivières de soupe charrient des morceaux de viande, les poissons viennent d'eux-mêmes ...se font frire ...des tripes de chevreau rôties tombent des arbres..."

Dans ce pays de cocagne on mange de la viande et on boit du vin. Mais l'alimentation carnée n'a été autorisée par Dieu à Noé et à ses enfants qu'après le déluge. De même Noé a été le premier vigneron et le premier homme à avoir subi l'ivresse. 

Ces fables sont révélatrices des sensibilités gustatives entre le 13ème et le 17ème siècle.

Le goût des épices marque la cuisine aristocratique du Moyen-Age.

Les épices facilitent la digestion et sont produites à l'Est et sont chères d'où la notion de puissance.

Des couleurs locales existent avec en Italie un pays de cocagne qui "déverse de gigantesques marmites de gnocchis sur des montagne de fromage râpé, la ricotta ourle les rivières ou blanchit les murs d'habitations décorés de rondelles de mortadelle..." voir ci-dessous:

En Irlande "les racines d'un arbre sont de gingembre...ses fleurs de noix de muscade, ses fruits de clous de girofle et son écorce est en cannelle..." "les alouettes, bien dressées tombent dans la bouche des gens tout imprégnées du jus de cuisson saupoudrées de girofle et de cannelle".

Et dans la version flamande au fleuve de vin s'ajoute un fleuve de bière.

Mais est-ce un divertissement ou une charge contestataire?

Selon les textes du 13ème siècle il s'agit d'une charge contre l'Eglise notamment contre les contraintes et pénitences alimentaires, les jeûnes et les abstinences calendaires.

Le pays de cocagne est en fait l'anti-paradis avec les conséquences du péché originel.

En fait toute cette littérature grotesque, burlesque et bachique accumulant jusqu'au trop plein les excès, l'abondance et l'ivresse répond aux frustrations alimentaires de l'époque ofrant par ces fables des rêves compensatoires et un défoulement des sens répondant aux privations des temps ordinaires.

Mais ce rôle psychique joué par le voyage en pays de cocagne n'a pas été compris par les élites repues.

Le pays de cocagne propose une satyre des moeurs relâchées du monde monastique sistercien.

 

Jérôme Bosch plante un arbre de cocagne au milieu de sa Nef des Fous, partis sans boussole à la recherche de ce pays irréel.

Terre des réprouvés, le pays de cocagne est devenu un repoussoir, un monde peu recommendable où se vautrent vauriens, paresseux et goinfres.

Revisité en repoussoir il entre dans les traités d'éducation, ainsi Fénelon, précepteur du Duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, rédige-t-il des fables pour édifier son élève.

Condamnant les plaisirs de la bonne chère et ses conséquences sur l'amollissement du caractère il reprend ces thèmes dans son Télémaque en 1699 où le héros narrateur accoste sur une île pleine de friandises sucrées à portée de mains:  rochers en caramel...montagne de compotes...forêts de réglisses...puis quittant cette île dont il se fatigue, il accoste sur une autre riche en mines de jambons et saucisses où il achète 12 petits sacs servant d'estomac pour avoir suffisamment d'appétit! Mais vite le narrateur se rend compte de l'amollissement des sens et de la paresse des habitants constatant que les plaisirs faciles ne rendent point heureux.

A suivre le 3ème jour "Friand contre goinfre"...