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Semaine au Louvre à Paris 3ème jour "Friand contre goinfre"

Le 25 septembre 2016, 16:18 dans Création 0

La bonne gourmandise, devenue une qualité, une expression de l'excellence sociale des élites, peut intégrer le modèle culturel français élaboré à partir du règne de Louis XIII.

Cette honnête gourmandise qui s'impose à partir du 17ème siècle n'est pas née en France mais en Italie.

La différence entre les 2 pays se situe surtout pour la France dans les mets et leur goût tandis qu'en Italie on détaille surtout les opérations culinaires.

On anoblit la gourmandise au 17ème et 18ème siècles après la triple animalité des manières à la table de l'Ancien Régime où l'on parle de GULA (gosier porc, glouton dindon, tête de bouc...)

En 1650 le visage du glouton est assimilé au "cul du bouc"!

Les comportements grossiers ne sont plus acceptés par les élites.

Il faut se surveiller constamment, modérer son appétit, contrôler ses gestes (ne pas se gratter la tête, ne pas se curer les dents, ne pas jouer avec son couteau...)

Chez La Bruyère dans les caractères description du Goinfre.

Les bonnes gourmandises sont des aliments à la mode non roboratifs:

  • melons
  • artichauts
  • vin clairet

Les Poires, pêches et figues sont tendance car moelleuses, elles peuvent être consommées sans bruit, leurs chairs sont fondantes et mangées sans montrer ses dents!

La France devient le royaume de la bonne chère.

Réduire le ventre et valoriser le haut du corps et le cerveau, c'est une forme d'intellectualisation.

Manière pour un homme de goût.

Le mot gourmand est péjoratif et est remplacé par "friand" et "gourmet" ainsi que "coteau (terroir)".

En 1680 l'usage de la fourchette apparaît dans les traités et sera présente partout au 18ème.

Les aristocrates, pour détourner la contrainte de peu manger, ont trouvé la solution en prenant des collations.

Même si le grignotage est interdit on assouvit sa faim par des collations, sans horaires que le jour soit gras ou maigre.

Semaine au Louvre à Paris 2ème jour

Le 10 août 2016, 15:21 dans Création 0

2ème jour

Grandeur et Misère du pays de cocagne

Le Pays de cocagne est une fable largement répandue en Europe au Moyen Age.

 

"Pieter Brueghel 1567 Le Pays de Cocagne"

Dans ce pays merveilleux et imaginaire l'utopie règne.

Pays lointain et difficile d'accès souvent une île, "à 3 lieues au delà de Noël (dixit le poète allemand Hans Sachs) ou à plus de millante milles de Florence par Boccace".

"Plus tu dors, plus tu gagnes"!

C'est l'abondance, les rondes festives dont les mouvements sont rythmés par les aliments permettent de manger à tout heure; tout est comestible.

"La Reine du pays de Cocagne" critique de Caherine de Médicis comparée à un tube digestif!

Il s'agit d'une invention médiévale  mais on en trouve des traces dans les récits bibliques (l'Eden et le merveilleux chrétien avec les miracles du pain et du vin) et les mythes de l'Antiquité avec la fontaine de Jouvence et la corne d'abondance. Mythe de l'âge d'or.

Ainsi dans les comédies grecques (cf les bêtes de Cratès) les dialogues évoquent des terres semblables au pays de cocagne..."les alouettes tombent rôties dans la bouche...des rivières de soupe charrient des morceaux de viande, les poissons viennent d'eux-mêmes ...se font frire ...des tripes de chevreau rôties tombent des arbres..."

Dans ce pays de cocagne on mange de la viande et on boit du vin. Mais l'alimentation carnée n'a été autorisée par Dieu à Noé et à ses enfants qu'après le déluge. De même Noé a été le premier vigneron et le premier homme à avoir subi l'ivresse. 

Ces fables sont révélatrices des sensibilités gustatives entre le 13ème et le 17ème siècle.

Le goût des épices marque la cuisine aristocratique du Moyen-Age.

Les épices facilitent la digestion et sont produites à l'Est et sont chères d'où la notion de puissance.

Des couleurs locales existent avec en Italie un pays de cocagne qui "déverse de gigantesques marmites de gnocchis sur des montagne de fromage râpé, la ricotta ourle les rivières ou blanchit les murs d'habitations décorés de rondelles de mortadelle..." voir ci-dessous:

En Irlande "les racines d'un arbre sont de gingembre...ses fleurs de noix de muscade, ses fruits de clous de girofle et son écorce est en cannelle..." "les alouettes, bien dressées tombent dans la bouche des gens tout imprégnées du jus de cuisson saupoudrées de girofle et de cannelle".

Et dans la version flamande au fleuve de vin s'ajoute un fleuve de bière.

Mais est-ce un divertissement ou une charge contestataire?

Selon les textes du 13ème siècle il s'agit d'une charge contre l'Eglise notamment contre les contraintes et pénitences alimentaires, les jeûnes et les abstinences calendaires.

Le pays de cocagne est en fait l'anti-paradis avec les conséquences du péché originel.

En fait toute cette littérature grotesque, burlesque et bachique accumulant jusqu'au trop plein les excès, l'abondance et l'ivresse répond aux frustrations alimentaires de l'époque ofrant par ces fables des rêves compensatoires et un défoulement des sens répondant aux privations des temps ordinaires.

Mais ce rôle psychique joué par le voyage en pays de cocagne n'a pas été compris par les élites repues.

Le pays de cocagne propose une satyre des moeurs relâchées du monde monastique sistercien.

 

Jérôme Bosch plante un arbre de cocagne au milieu de sa Nef des Fous, partis sans boussole à la recherche de ce pays irréel.

Terre des réprouvés, le pays de cocagne est devenu un repoussoir, un monde peu recommendable où se vautrent vauriens, paresseux et goinfres.

Revisité en repoussoir il entre dans les traités d'éducation, ainsi Fénelon, précepteur du Duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, rédige-t-il des fables pour édifier son élève.

Condamnant les plaisirs de la bonne chère et ses conséquences sur l'amollissement du caractère il reprend ces thèmes dans son Télémaque en 1699 où le héros narrateur accoste sur une île pleine de friandises sucrées à portée de mains:  rochers en caramel...montagne de compotes...forêts de réglisses...puis quittant cette île dont il se fatigue, il accoste sur une autre riche en mines de jambons et saucisses où il achète 12 petits sacs servant d'estomac pour avoir suffisamment d'appétit! Mais vite le narrateur se rend compte de l'amollissement des sens et de la paresse des habitants constatant que les plaisirs faciles ne rendent point heureux.

A suivre le 3ème jour "Friand contre goinfre"...

Semaine au Louvre à Paris

Le 28 juillet 2016, 10:50 dans Création 0

Du 4 au 8 juillet j'ai fait une rencontre incroyable, subjuguée par un homme, eh oui! d'une érudition remarquable, d'une vaste culture, d'un grand charisme le tout saupoudré d'un zeste d'humour...Et je l'ai vu tous les jours aux cours d'été du Louvre!..

Et cet homme c'est Florent Quellier, maître de conférences en histoire moderne à l'Université de Tours, titulaire d'une chaire CNRS sur l'histoire de l'alimentation des mondes modernes.

Le thème portait sur "la gourmandise, histoire d'un péché capital".

Nous allons donc ensemble revoir ces notions du Moyen Age à nos jours.

1er jour

GULA, construction et définition d'un péché capital

Le mot gourmandise vient du latin GULA, gosier, et l'on retrouve ce mot dans plusieurs autres pays, avec divers dérivés comme déglutir, glouton, glotte...

Au Moyen Age il signifie Gloutonnie et est qualifié de péché.

Cette notion se retrouve déjà dès le 4ème siécle avec Evagre le Pontique qui le premier à théorisé les 8 mauvaises pensées du Diable, classifiées de la Gourmandise à l'Orgueil, de la chair vers le spirituel.

Au 5ème siècle le moine Jean Cassien est le 1er en Occident à parler de l'idéal de mortification avec le jeûne.

L'arrivée du Pape Grégoire le Grand au 6ème siècle inverse l'ordre et termine les péchés par la gourmandise et la luxure.

Il interdit de manger entre les repas, car le grignotage s'apparente à une conduite animale. La règle monastique oblige à manger à heures fixes, à ne pas trop manger, ni trop boire, à ne pas se précipiter, à ne pas manger avec avidité, ni à soigner les mets.

GULA est un péché véniel mais avec des conséquences gravissimes d'où son classement en péché capital.

-Les "5 filles vicieuses" de Gula sont: l'obscénité, l'affaiblissement des sens, une loquacité excessive, une joie bête et la perte de pureté.

-Ainsi dans la Bible "le dérèglement du ventre" apparaît dans l'épisode de la vente de son droit d'aînesse d'Esaue contre un plat de lentilles, "l'ivresse" avec la saoûlerie de Noé et la désobéissance d'Adam et Eve qui lie gourmandise et luxure, ventre et bas-ventre sont liés.

Enfin, c'est seulement au 13ème siécle qu'apparaissent les 7 péchés capitaux pour tous et pas seulement pour les moines.

-Orgueil, avarice, colère, envie, paresse, gourmandise et luxure-

A ce moment là, on prône l'éloge de la tempérance, car le jeûne s'apparente finalement à un péché d'orgueil.

Repoussantes images de Gula

Gula est souvent représenté par une truie, un ours, un loup...de la viande rôtie dans les flammes...

cf la Cavalcades des vices de 1510 Chapelle des Saint Sébastien dans les Alpes Maritimes

 

cf Le supplice des Gloutons 16è Venise

 

cf Le supplice de Tantale Fra Angelico Le Jugement dernier 1431

Ce sont souvent les catégories supérieures socialement qui sont touchées par la gourmandise.

 

cf Lucas Cranach Eve et le péché original.

La femme doit avoir de la retenue pour être honnête.

L'Eglise n'a jamais condamné le plaisir alimentaire car créé par Dieu mais il faut le contrôler, de même que la plaisir charnel "croissez et multipliez".

Le moraliste, le pédagogue et le médecin face à la gloutonnerie

On retrouve dans le "Roman de Fauvel" en 1310 de Gervais de Bus les défauts et critiques contre la cour de Philippe Le Bel:

Flatterie, Avarice, Vilénie, Inconstance, Envie, Lâcheté...

Les codes de bonnes manières réapparaissent au 12ème et 13ème avec les civilités de table, on essaie de rendre acceptable le plaisir gourmand.

La gourmandise nuit-elle à la santé?

Un proverbe médiéval dit "la gloutonnerie tue plus que l'épée!"

Les médecins ne sont pas hostiles si vous ressentez du plaisir. Le sucre consommé par les élites appartient au monde "thérapeutique" des épices qui sont acceptées en fin de repas, censé faciliter la digestion, le sucre entre dans les compositions culinaires ainsi que les confitures. Le célèbre médecin et astrologue Nostradamus délivre au Moyen Age des secrets de beauté et des recettes de confitures.

Suite à venir avec les Gourmandises de Cocagne.

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